12 heures très sensorielles, ou sensuelles, dans l’eau. La 2ème nuit de l’eau libre, 7 septembre 2019. Tous les sens aux aguets… pendant 12 heures de nage, en solo, duo, trio ou équipe de 4. 

Il est minuit. Les pieds dans l’eau nous attendons depuis quelques minutes le top départ. Il nous est donné dans un calme relatif. Nous nous élançons. Nous sommes quelques 60 nageurs, certains en équipes de 2, 3 ou 4 et 14 autres en solo, à nous élancer pour 12 heures de nage (dont 7 de nuit, donc !) dans la base de loisirs de Longueil Sainte Marie (60). Le principe : tourner autour d’une île, pendant 12 heures. Le tour fait, en gros, 650 mêtres. Pascal mon vieux copain de la Course du Cœur est là aussi en solo. Bon nageur, il vient de terminer Embrun (Triathlon), et un Otillo (Swimrun)… alors la nage ne lui fait pas peur. Il est quelque part parmi les nageurs. On n’a pas réussi à se retrouver avant la mise à l’eau, ni à se souhaiter une bonne course…

Les bras cherchent les appuis, la douceur de l’eau dans la nuit, sur nos joues, notre corps est étonnante. Pendant plusieurs heures, nos seuls repères seront nos sensations. Nous avons perdu temporairement la vue, nous ne pouvons pas évaluer notre vitesse en regardant la berge … alors la concentration est maximum sur les bras, les appuis, la glisse, l’eau qui bruisse ou non, le son de nos propres bulles et notre respiration, 2 temps ou 3, c’est selon.

Bras droit, gauche, droit, respiration… 1, 2, 3, respiration à gauche… et tous les 3 bras droits, lever la tête, chercher la bouée lumineuse, clignotante. La voilà… Il faut prendre des repères, nager droit. Il fait nuit noire, elle clignote. Je lève la tête, je ne la vois pas… 1, 2, 3… je lève la tête, elle est droit devant… c’est bon. Tirer sur les mains, les bras, gainer le corps, rester en surface… Garder les jambes horizontales, gainer le corps, tirer sur les bras… lever la tête, vérifier l’alignement avec la bouée, trop à droite… tirer à gauche… rester concentrée, prendre mon rythme, entrer dans ma nage, trouver mes appuis, gainer… Lever la tête, vérifier l’alignement, gainer, respirer… garder  le rythme.

Inutile de partir en sous régime au motif qu’il va falloir nager 12h. L’énergie gagnée ne permettra pas de finir mieux… autant partir sur ma base de 3 km / heure. 5 tours, 1 ravito. Le nombre de tours envisagés pour ces 12 heures ? Ne pas y penser. Le but, 20 km mini. Tirer sur les bras, la 1ère bouée est passée… tourner épaule gauche, repérer la 2ème… rester dans l’alignement, gainer, allonger les jambes…  Garder cette sensation de glisse, trouver cette glisse, tirer sur les bras, prendre l’eau, appuyer, gainer… virer la 2ème bouée, direction la base, les spots… les yeux sont éblouis, je ne vois rien. Quel repère prendre ? La tache rouge ? C’est le chrono. Les grands néons, la zone de ravito pour les solos. Zone dans laquelle, comme mes 13 amis de la course en solo, j’ai posé ma caisse de ravitaillement : biscuits, chips, coca, lait concentré, tisane réglisse menthe (ma préférée), fromage… je crois que j’ai, prévu pour un 72 heures !!! Mais c’est mon premier 12 heures de nage en solo, en nocturne… alors, je n’ai pas voulu être en manque… j’ai mis dans la caisse des trucs que j’aime !!! Un doux mélange que les nutritionnistes condamneraient fermement !!! Mais je ne suis pas là cette nuit pour faire dans la nutrition, mais pour nager 12 heures…

Lever la tête, vérifier l’alignement, tirer sur les bras… quelque chose me touche dans l’eau… les algues ! Voilà la zone d’algues, je passe au travers, appuyer, tirer, prendre l’eau, respirer… aligner, gainer… passage sous la première arche, biiiip, 1 tour… inutile de regarder le temps, cela ne sert à rien. Je suis là pour 12 heures…

Le rituel s’installe… bouée 1, tirer, gainer, épaule gauche… bouée 2, respirer, gainer, tirer… arche… biiiip…

Dans ma tête un comptage… tour 1, 2, 3, 4, 5… ravitaillement. Rester dans l’eau. La température extérieure a bien baissé … notre corps fume. 8 degrés dehors. 21 dans l’eau. Pas la peine de sortir !!! Je reste debout devant ma caisse… un peu de coca, un biscuit. Bof, pas trop envie de manger à ce stade. Je me re-glisse dans l’eau… biiiip,…

Tour 6, 7, 8, 9, 10… ravitaillement. 2 heures du matin. La nuit n’est troublée que par les biiiip des nageurs qui passent sous l’arche, les quelques mots échangés entre les relayeurs : « Ca va ? Oui nickel, à toi, vas y… » Des mots chuchotés, entre deux clapots, pour éviter de réveiller ceux qui peut être somnolent sous une tente…

  • Ca va Muriel ?

C’est Franck de Sartrouville Triathlon qui m’a repérée et prend de mes nouvelles. Franck a monté une équipe de 4 avec des collègues de sa banque.

  • Oui, Ca va merci, et vous ?
  • Oui nickel… On relaye tous les tours. Mais dehors, quand on attend, il fait froid !!!

Je confirme, et sur ce motif d’ailleurs, je me remets vite fait dans l’eau… Toujours gainer, tirer, prendre l’eau, sentir l’eau sur le visage, le long de la combinaison. Les bulles, le souffle, l’orientation.

La nuit passe doucement… je ne vois toujours pas Pascal, ne reconnais aucun nageur. Chacun est dans le silence de son effort, dans le silence de sa nage, concentré sur les mouvements le corps, l’orientation difficile de nuit dans l’eau.

Passage de l’arche… 6 heures du matin, biiip.

  • Petit point de course, indique le commentateur. Pascal mène la course chez les solos, devant Marine et Muriel…

Pascal est en tête de course !!! Et je suis 3ème… c’est bon ça ! C’est bête, mais même à 55 ans, quand on fait une belle course, ou qu’un copain gagne, c’est toujours le même plaisir !!!

Mais je commence à avoir froid… très froid. Je termine ce tour et décide de sortir et de me réchauffer pour mieux repartir. Nous ne sommes qu’à mi-course.

Direction la tente chauffée et une bonne soupe. Le froid m’envahit complètement. Je tremble comme une damnée… c’est une horreur. Je n’arrive pas à attraper la soupe et risque de la faire tomber… C’est terrible. Je sais que ça va passer. J’ai expérimenté ces tremblements lors de mes nages sur le Bassin d’Arcachon, à Noel. Il va juste falloir que j’accepte de prendre du temps. Je somnole aussi debout… assise, dans ma combine, pas question de l’enlever, je ne saurai pas la remettre. Franck est aussi sous la tente. Ils sont gelés. 7 degrés dehors… Nous ne sommes pas habitués à de tels efforts, ni à ces températures. On entre dans le vif du sujet… la course commence vraiment. Il va falloir se battre maintenant. La remise à l’eau se fait plus difficilement, mais ça va encore. C’est jouable. Glisser, prendre l’eau, gainer, tirer, respirer. Le jour se lève doucement. L’orientation devient plus facile, la trace est meilleure et s’optimise. Je crois que j’ai un peu « jardiné » cette nuit, comme on dit en orientation terrestre !!!

La montre indique 13 km. Les 20 sont jouables… mais… mais… il y a le froid, il y a aussi mon épaule gauche qui envoie des signaux faibles. Une légère douleur pointue sur la coiffe. A l’entrainement la semaine dernière, il y a avait eu une mini alerte. Les tours deviennent un peu plus longs. Je sens que je perds en efficacité. La douleur augmente. Mon bras se raidit : finir ce tour, réfléchir. Garder la lucidité et l’objectif en tête. Ne pas céder à la panique, ne pas envisager d’autres options que nager, tirer, gainer… La douleur devient… DOULEUR… Je décide de sortir. Voir l’osthéo, regagner en chaleur. Avec la fatigue, malgré le jour, j’ai froid et mon bras gauche ne va pas bien. L’osthéo me manipule à travers la combinaison, encore une fois, pas question de l’enlever. Il fait trop froid.

16 km… il me recommande d’arrêter. Ma coiffe gauche est bien enflammée. La douleur est terrible. Je ne peux plus lever le bras, même de 10 cm. Impossible de nager. Il reste 4h30 de course… Je ne veux pas arrêter maintenant. Je suis toujours 3ème, derrière Pascal et Marine. Mais je dois quand même reconnaître que mon bras gauche… est « mort » !

4h30 pour faire 4 km. Je veux faire mes 20. Alors remise à l’eau. Le bras gauche ne peut même plus en sortir. Alors c’est parti pour 7 tours, il me reste 7  tours à faire en « éducatif bras droit », c’est-à-dire avec le bras gauche le long du corps ! Les kayakistes viennent me voir . Ils s’inquietent de ma nage “non conforme” ! « Ca va ? Tu veux t’accrocher au bateau… ? » « Non, j’ai juste mal au bras, et je ne peux plus  m’en servir ! » Ils me surveillent d’un coin de l’œil. J’alterne, crawl bras droit, brasse bras droit, dos crawlé bras droit : le gauche reste inerte, seul moyen de ne pas souffrir. Les tours n’en finissent pas. Km 18… et là… c’est la montre qui rend l’âme !!! Batterie off !!! Zut… et re zut !!! Karma Garmin Fenix 5 !!! Franck en rigole, j’avais abordé le sujet dans la voiture “tu crois que ma Garmin va tenir 12 heures avec le GPS ?”… “Tu verras bien !” Et bien la réponse est : NON !!!

D’ailleurs, Franck et son équipe m’encouragent à chaque tour… Juste rester rivée sur l’objectif : 20… J’oublie le reste : gainer, orienter, tirer, appuyer… un seul refrain : encore 3 tours. Soudain je reconnais la nage de Pascal et sa combine Zoot. Je l’interpelle « Pascal, sais tu que tu es en tête de course ? » « Non ? » Il n’en revient pas !!! « Si, mais reste vigilant, tu es dans le même tour que Marine… » « Ok Merci pour l’info. Et toi ça va ? » « Non, bras gauche out, mais je vais terminer les 20 et je sors de l’eau. Vas-y ne traîne pas, Garde la place de 1, je compte sur toi, Champion. » « Salut à plus… courage, Championne ! » « Merci. » Ces quelques mots, derrière l’île, font du bien. On sait ce qu’on partage, ce qu’on aime et pourquoi on est là malgré les doutes, la souffrance…

2 tours… 1 tour. 10h30 que je nage… 20 km !!! Je sors de l’eau…La course est finie pour moi. Le jour est levé. La base est calme… et dans l’eau, des bras… Pascal toujours en tête. Marine dans le même tour que lui, sacrée nana !!!

Pour moi une urgence, remonter en température : la blessure m’a affaiblie, et me changer tant que le bras est un peu « chaud ». Impossible d’enlever seule la combinaison… une vraie galère. Niveau de souffrance… 5/10… Mobilité du bras 0/10 ! Et demain animation !!! On gèrera demain… demain !!! Tout mouvement est compliqué : plier la tente, porter la caisse, ranger les affaires sèches ou mouillées… Mais objectif atteint. La course se termine pour ces champions de l’eau libre… dernier quart d’heure, Pascal est toujours en tête, Marine dans ses pieds…

Le dernier tour… Pascal toujours devant… je suis super contente. Il y a quelques mois je lui disais : je vais faire un truc débile : nager 12 heures, de nuit en eau libre, ça ne te tente pas ??? » Et il me répondait « ah, et bien c’est suffisamment débile pour me tenter ! C’est ok !!! » Et il gagne !

Alors à la question mais pourquoi faisons-nous tout cela ? Oui pourquoi ? Juste parce que… parce les limites sont faites pour être poussées, parce que nager de nuit est une expérience sensorielle hors du commun, parce que nager avec des amis est un bonheur sans nom, parce que… parce que… parce que monter sur un podium est un vrai plaisir !!! Je termine 3ème femme solo, malgré une course raccourcie.

Et puis  pourquoi faudrait-il autant de parce que ??? Un seul suffit : on aime ça !!!

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